[Séminaire ATILF] Victor Celac : Le bilinguisme franco-roumain appréhendé à travers un nouveau corpus numérisé

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Victor Celac (Institut de linguistique « Iorgu Iordan – Al. Rosetti » de l’Académie Roumaine) : Le bilinguisme franco-roumain appréhendé à travers un nouveau corpus numérisé

Nous présenterons un nouvel instrument de recherche, un grand corpus électronique franco-roumain, qui permet d’étudier l’influence du français sur le roumain à travers les traductions. Ce corpus contient déjà presque deux mille textes français, alignés avec leurs traductions roumaines, qui remontent, pour la plupart, à avant 1900. Ce nouvel instrument peut être particulièrement efficace pour une évaluation plus précise de l’influence du français sur le roumain, à l’époque de son intense modernisation, au 19e siècle. Grâce aux données fournies par cet outil, il est possible de retracer la manière dont ont été traduites diverses unités lexicales, qu’il s’agisse de lexèmes ou de locutions, du français au roumain. Souvent ce procédé permet d’établir (ou de confirmer) l’origine française, de même que les étapes de l’introduction et de l’implantation en roumain des lexèmes et des phrasèmes respectifs.
 
Le contexte historique et social spécifique de la société roumaine du 19e siècle a entraîné un attachement remarquable au modèle culturel français, à travers un bilinguisme franco-roumain presque généralisé, au moins dans certaines couches sociales, à travers les études que les jeunes Roumains faisaient en France et aussi à travers de très nombreuses traductions du français, dans les domaines les plus divers. Les effets de la francophonie et de la francophilie de la société roumaine du 19e siècle sont tout à fait essentiels et définitoires, tout en étant parfois tellement bien cachés ou déguisés qu’ils peuvent devenir méconnaissables. Pour un panorama compréhensif sur les relations culturelles et linguistiques franco-roumaines, on se reportera, entre autres, à Eliade (1898) et Goldiş-Poalelungi (1973) ; voir aussi Celac (2019a ; 2019b ; 2021).
 
En nous appuyant sur le cadre méthodologique développé par des spécialistes comme Biville (1989 ; 1990 ; 1992 ; 1993 ; 1995 ; 2000) et Adams (2003), qui ont étudié les diverses manifestations du bilinguisme gréco-latin de l’Antiquité (dont l’aspect le plus notoire est l’influence déterminante du grec sur le latin), nous pensons avoir identifié une série de manifestations à peu près analogues dans le domaine du bilinguisme franco-roumain du 19e siècle.
 
Ainsi, au-delà du niveau aisément saisissable de l’influence française exercée sur le lexique plus ou moins spécialisé (le vocabulaire des sciences, de la technique, de la médecine, du domaine juridique, économique, administratif, etc.), le bilinguisme franco-roumain a modelé d’une manière significative la langue roumaine jusque dans la communication quotidienne, la conversation galante et soignée, la littérature fictionnelle et l’art en général.
 
Dans notre présentation, nous aborderons plusieurs cas ponctuels d’emprunts lexémiques et phraséologiques effectués d’une manière plus ou moins libre et créative, notamment pendant le 19e siècle. Ces emprunts ont donné lieu à des innovations tout à fait originales et inédites, puisqu’elles ont un caractère mixte ou hybride, et parfois ces innovations ont un aspect assez inattendu et même spectaculaire (toutefois, ce caractère spectaculaire ne peut être saisi qu’à condition que leur vraie origine et leur cheminement dans l’histoire interne du roumain soient correctement saisis). Nous qualifions ces innovations comme mixtes ou hybrides dans la mesure où elles sont bâties soit sur des associations étymologiques (ou pseudo-étymologiques) soupçonnées par les traducteurs respectifs, soit sur des paronymies inter-linguistiques sui generis, soit enfin sur diverses sortes de confusions. En même temps, ces innovations s’écartent des structures traditionnelles de la langue prêteuse (le français) ainsi que de l’usage langagier traditionnel de la langue emprunteuse (le roumain).
 
La vitalité et le degré de diffusion et de lexicalisation de ces innovations sont bien sûr très variables. D’une part, il y a beaucoup d’exemples isolés et peu pertinents pour l’histoire et la constitution du roumain moderne et contemporain, d’autre part, on rencontre aussi des cas qui se sont tout à fait généralisés pendant le 19e siècle et qui sont définitoires pour la physionomie du roumain contemporain. Ces derniers cas sont d’autant plus intéressants à signaler que, pour les locuteurs des 20e et 21e siècles, ces faits de langue passent pour des créations caractéristiques de la langue roumaine de toutes les époques et de toutes les variétés territoriales, caractéristiques aussi de la langue populaire authentique. En d’autres termes, elles semblent être des créations internes (issues d’associations spontanées, de type analogique, métaphorique ou métonymique), héritées des temps immémoriaux. Le « sentiment étymologique » des sujets parlants à propos de ces faits est complètement effacé.
 
Dans le premier cas, des innovations sporadiques et éphémères, on pourrait parler de la francophonia submersa : la francophonie disparue. Dans le second cas, des innovations généralisées et devenues des biens communs du roumain contemporain, il s’agirait, selon un terme que nous proposons, de la francophonia haerens sed abscondita – la francophonie qui persiste, mais qui est cachée et méconnaissable. En voilà un exemple.
 
La locution française un beau jour « un jour, à un moment donné » a été rendue en roumain sporadiquement, pendant le 19e siècle, par într-o frumoasă zi : une solution éphémère, quoique fidèle sémantiquement. En roumain moderne et contemporaine, on a coutume de rendre fr. un beau jour par într-o bună zi, qui signifie littéralement « un bon jour ». Cette locution ne conserve pas seulement le sens discursif de la locution française : elle perpétue aussi, de manière approximative, la cadence et la sonorité de la structure française, qui se trouve à l’origine de într-o bună zi (nous avons traité ce cas en détail dans Celac 2019a ; 2021). Toutefois, les locuteurs contemporains n’ont aucune conscience de l’origine française de la locution : nous sommes en face d’un exemple parmi les plus prégnants de la francophonia haerens sed abscondita.

 

Bibliographie

Adams, James Noel, 2003. Bilingualism and the Latin language, Cambridge, Cambridge University Press.
Biville, Frédérique, 1989. « Grec et latin : Contacts linguistiques et création lexicale. Pour une typologie des hellénismes lexicaux du latin », in : Marius Lavency / Dominique Longrée, Actes du Ve Colloque international de linguistique latine (Louvain-la Neuve / Borzée, 31 mars – 4 avril 1989) / Cahiers de l’Institut de Linguistique de Louvain, 15/1–4, 29–40.
Biville, Frédérique, 1990. Les emprunts du latin au grec. Approche phonétique. Tome premier. Introduction et consonantisme, Louvain / Paris, Peeters.
Biville, Frédérique, 1992. « Le grec parlé en latin vulgaire. Domaines lexicaux, structures linguistiques d’accueil », in : Maria Iliescu / Werner Marxgut, Latin vulgaire – latin tardif III. Actes du IIIe Colloque international sur le latin vulgaire et tardif (Innsbruck, 2–5 septembre 1991), Tübingen, Niemeyer, 25–40.
Biville, Frédérique, 1993. « Grec des Romains, ou latin des Grecs ? Ambiguïté de quelques processus néologiques dans la koiné », in : Claude Brixhe (éd.), La koiné grecque antique, I. Nancy, Presses Universitaires de Nancy (Travaux et mémoires, Études anciennes 10), 129–140.
Biville, Frédérique, 1995. Les emprunts du latin au grec. Approche phonétique. Tome deuxième. Vocalisme et conclusions, Louvain / Paris, Peeters.
Biville, Frédérique, 2000. « Bilinguisme gréco-latin et créations éphémères de discours », in : Michèle Fruyt / Christian Nicolas (éd.), La création lexicale en latin. Actes de la table ronde du IXe Colloque international de linguistique latine, Madrid 16 avril 1997. Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 91–107.
Celac, Victor, 2019a. « Din nou despre influenţa franceză : câteva calcuri frazeologice », in : Camelia Uşurelu / Simona Georgescu / Coman Lupu (éds.), Lingvistică romanică II. Conferințele Catedrei de lingvistică romanică (2017–2018). Bucarest, Editura Universităţii din Bucureşti, 2019, 749.
Celac, Victor, 2019b. « Traducerile din franceză în română în secolul al 19-lea. Un nou instrument de cercetare a influenţei franceze », in : Gabriela Haja / Daniela Butnaru / Marius-Radu Clim (éds.), Unitate lingvistică – unitate naţională. Actele Colocviului de lingvistică „Unitate lingvistică – Unitate teritorială : rolul limbii române în Unirea de la 1918” (Iaşi, 30–31 mai 2018), Bucarest, Editura Academiei Române, 2019, 171198.
Celac, Victor, 2021. « Les rapports interculturels franco-roumains au 19e siècle. Un nouvel instrument de recherche », in : Revue de linguistique romane 85, 427–446.
Eliade, Pompiliu, 1898. De l’influence française sur l’esprit public en Roumanie. Les origines. Étude sur l’état de la société roumaine à l’époque des règnes phanariotes. Paris, Leroux.
Goldiş-Poalelungi, Ana, 1973. Influence du français sur le roumain (vocabulaire et syntaxe). Paris, Société des Belles Lettres.

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Victor Celac est chercheur à l’Institut de linguistique « Iorgu Iordan – Al. Rosetti » de l’Académie Roumaine (Bucarest), ayant comme champs d’intérêt la linguistique romane, l’histoire et la formation de la langue roumaine, l’étymologie (origine et histoire des mots), la lexicographie et la lexicologie roumaines. Il a fait ses études à l’Université de Iaşi (licence), puis à l’Université de Bucarest (maîtrise et doctorat). En 2008–2009, il a effectué un stage postdoctoral d’un an au laboratoire ATILF (CNRS/Université de Lorraine, Nancy, France), dans le cadre du projet international Dictionnaire Étymologique Roman (DÉRom), et depuis il y collabore en tant que rédacteur et reviseur pour le domaine roumain.

Tags: atilf corpus etymologie franco-roumain histoire de la langue lexicographie lexicologie

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